8. Août 1918


Après quatre mois d'inaction Strasser relance une nouvelle campagne sur Londres, et comme il l'a toujours fait depuis le début, il continue à voler avec ses hommes. C'est ainsi qu'il s'envole dans l'après-midi du 5 août 1918 à bord du L70, le dernier dirigeable sorti de chez Zeppelin. Le L70 (lz 112 zeppelin du type X) est considéré comme le meilleur zeppelin du moment. Pour ce raid sur Londres quatre autres zeppelins l’accompagnent : les  L53 (LZ100), qui sera perdu 6 jours plus tard, le L56 (LZ102), le L63(LZ110) et le L65 (LZ111)

zeppelin L65

- Le L65, zeppelin de type V. -

La première partie du vol se déroule sans difficulté, vers 18h30 ils ne sont plus qu'à une cinquantaine de kilomètre des côtes britanniques. Tout est calme, les équipages peuvent même admirer la Mer du Nord et les côtes britanniques. Ils ne sont pas les seuls a admirer le paysage, plus bas, l'équipage du bateau feu de Leman Tail les surveille avec attention. Ce bateau phare, nouvellement équipé d’un poste de T.S.F., faisait partie du réseau complexe de surveillance organisé par la Home Defense et la Royal Navy. Les Britanniques avaient compris depuis longtemps qu'une interception réussite, commence déjà par la détection de l’ennemi, et dans cette course le temps était un facteur déterminant. Des chasseurs étaient placés en alerte prêts à décoller sur plusieurs aérodromes le long des cotes et autour de Londres.

L’alerte est donnée.

Le Majors Edgar Cadbury, assistait tranquillement à un spectacle organisé par la base aéronavale, lorsqu'un serveur lui annonça qu'on le réclamait d'urgence à son aérodrome. Pour lui pas de doute, un raid allemand se préparait (et son avion toujours prêt pour ce genre d’éventualité l'attendait déjà). il fonça à sa base au volant de sa voiture.  Sur sa route longeant la mer à Great Yarmouth, il vit les grandes silhouettes de 5 zeppelins se dirigeant vers Londres. La course contre la montre était lancée. Il savait qu'une fois la nuit tombée il lui serait impossible de retrouver ces mastodontes. Ce qui l'incita encore à rouler plus vite.
Les kilomètres s'effacent...La base est en vue ...Il passe les sentinelles effrayées par la vitesse du bolide. Au bout de la piste les hommes s'affairent autour de son DH4 (Bombardier rapide capable de dépasser les 200 km/h)  prêt a décoller.
Les équipages s'équipent en courant. Son équipier vient juste d’arriver, c'est le Capitaine Robert Leckie (son mitrailleur), et avec lui deux autres équipages suivent de peu.

Airco DH4

Le DH4 Bombardier biplace était capable d'atteindre les  220km/h au niveau de la mer et  monter jusqu'à 6700m. Armée de trois mitrailleuses, une synchronisé Vickets a l'avant,  et deux Lewis en batterie à l'arrière.

Le combat ne semble pas complètement inégal, les zeppelins armés de mitrailleuses, sont capables de grimper à une vitesse vertigineuse. (Bien plus rapidement que les chasseurs qui atteignent leur plafond maximum). Et 5000 m c’est déjà haut, très haut. Si les DH4 sont capable d’atteindre et de dépasser les 6000m, encore faut il qu’ils y parviennent avant la tombée de la nuit.
Pour éviter de voir les dirigeables passer en dessus d’eux, Cadbury et Leckie, volent non pas à la rencontre des zeppelins, mais se dirigent vers Londres. Une fois l'altitude atteinte,  ils rebroussent chemin, et volent plein gaz vers l'Est. Pour gagner encore de la vitesse, ils larguent leurs bombes une fois au dessus de la mer.
22h00...rien, les trois bombardiers n'aperçoivent aucun dirigeable. Les minutes passent, la nuit commence à tomber lentement et le coucher de soleil semble interminable. Quant tout à coup, devant eux , un dirigeable tout noir se découpe clairement à l'horizon, c'est le L70. Son camouflage le trahit, l'obscurité ne le protège pas encore, et sa silhouette se dessine parfaitement à l'horizon.
A bord des cinq zeppelins, le visage tourné vers le soleil, les mitrailleurs ne soupçonnent pas la présence des bombardiers, et à bord tous vaquent à leurs occupations. Les mécaniciens surveillent les moteurs dans un vacarme éreintant, les mitrailleurs scrutent le ciel. La navigation se fait sans effort, un vent léger souffle venant de l'ouest, le mauvais temps prévus pour cette nuit n'est pas au rendez-vous. Encore une erreur de prévision. Mais les nuages à l'horizon donnent encore espoir à Strasser, sous le couvert des nuages et de l'obscurité il attend de cette mission un franc succès. Pour l'instant pas d'inquiétude à avoir, à 5000 m au dessus de la mer du nord qui pourrait les gêner….

Un mugissement de moteur, se fait entendre, à moins de 500m. Une énorme explosion se produit, le L70 vacille, et prend instantanément feu sur toute sa longueur. Cadbury vient d’exécuter une attaque de face sur le leader de la formation. Soleil dans le dos il a surpris les mitrailleurs, ceux-ci n'ont même pas eu le temps d'ouvrir le feu sur le DH4 qui vient de traverser toute la formation, laissant à Leckie le soin de vider un chargeur entier de balles explosives Pomeroy dans la carène  du L70.
La machine s'incline lentement, le feu gagne du terrain, et c'est toute l'enveloppe qui se consume maintenant. En quelques secondes le gracieux dirigeable s’est transformé en une masse difforme en feu qui chute vers la mer 5000m plus bas. A son bord les 21 membres d'équipages et leur chef sont voués à une mort certaine.
Mais le combat n'est pas fini, les mitrailleurs des autres dirigeables sortent de leur léthargie et tirent maintenant comme de beaux diables. L'ordre de larguer le lest est lancé.  Une deuxième victime s'offre alors à l'équipage de Cadbury, cette fois ci c'est le L63. Leckie tire une première rafale, trop loin,  il faut encore s'approcher, Cadbury le sait lui aussi. Deuxième rafale....non décidément la chance a tourné. Les Allemands montent très vite, mais leur formation trop espacée depuis le début, a permis aux DH4 d'abattre le L70, sans pouvoir se couvrir mutuellement. Le L63 aurait pu connaitre le même sort funeste si son commandant n'avait pas pris la bonne décision de larguer son lest  en urgence.

C'est une nouvelle leçon pour les Allemands, même à plus de 5000m ils ne toujours pas en sécurité, avec des appareils comme le DH4, ou le F2b, deux biplaces capables de dépasser les 200 km/h et d'atteindre 6600 m et plus, la technologie britannique a une foi de plus rattrapé celle des zeppelins. 

Bristol F.2B, Bristol Fighter

Le F.2b (chasseur bipalce), apparu sur le front de l'Ouest dès 1917, sera une telle réussite qu'il continuera a servir jusque dans les années 30. Utilisé comme chasseur de nuit par le squadron 39 de la Home Defense, ce F2b n°2262, basé à North Weald dans l'Essex, devait non seulement intercepter les Zeppelins, mais aussi les Gotha et autres bombardiers lourds allemands.

En mer, 5000m plus  bas l’épave du L70 ne disparait pas immédiatement de la surface de l’eau, et elle continuera à bruler quelques instants. La disparition de leur chef laisse les autres commandants dans l’expectative, et comme d’un commun accord tous mettent le cap sur l’Allemagne.
Le temps commençait à se dégrader, les météorologues allemands ne s'étaient pas totalement trompés. Si le vent d'ouest facilite le retour des zeppelins, ce n'est pas le cas pour les aviateurs britanniques au dessus de la mer du Nord. Pour eux aussi il est temps de faire demi-tours. Le retour est long et éprouvant, mais ils savent déjà qu’ils seront traités comme des héros, comme l’ont été Robinson, ou Tempest avant eux.

Une foule énorme attend en effet sur l’aérodrome, des militaires bien sûr, mais aussi énormément de civils qui ont vu la chute du zeppelin à des kilomètres à la ronde. Tous sont là pour fêter cette nouvelle victoire et congratuler leurs nouveaux héros.

Victoria Cross

Nos deux aviateurs purent se poser sans difficulté, ni problème technique, et furent accueillis en véritable héros mais eurent une peur rétrospective en réalisant que les bombes qui auraient du apprendre a nager avec les poissons, étaient restées fidèles au poste encore accroché au râtelier. Si elle était tombé au cours de l’atterrissage, les deux aviateurs auraient rejoint l’équipage du L70 outre- tombe.
Cadbury raconta plus tard qu'il était persuadé d'avoir largué correctement les deux bombes puisque à partir de se moment là, l'avion allégé de plusieurs centaines de kilos gagna quelques kilomètre heures…. (On peut imaginer la tête des mécaniciens en examinant le moteur de son avion poussé à son maximum).

 

Cette nuit là trois autres dirigeables approchèrent de l'Angleterre mais aucune bombe ne toucha le sol britannique. C'était une fin tragique pour une campagne qui avait commencé avec tant de promesses.

 
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