1. La nuit du 8 Septembre 1915.


En attendant la nuit noire, le lieutenant Heinrich Mathy, 32 ans, manœuvrait le zeppelin de la marine L13 en bordure de la côte de Norfolk, près de "Wells Next The Sea".
Quant celle-ci se profila à l'horizon, il donna l'ordre de pousser les moteurs à pleine puissance. Il arriva au dessus de "The Wash", franchi la côte près de la ville de "King's Lynn", et  fila à 80 km/h vers le sud au dessus de la campagne anglaise.

zeppelin de la marine L13
Le L 13 d’Heinrich Mathy, fut l'un des premiers dirigeables à donner satisfaction. Avec une vitesse de pointe d'un peu plus de  90 km/h et un plafond opérationnel de 3400 m, il possédait des caractéristiques d'aucun autre zeppelin du moment. 


Cette nuit là, les étoiles scintillaient dans le ciel glacé, conditions idéales pour une mission de bombardement. Au sol, les villes et les villages étaient illuminés, autant de repères pour naviguer vers Londres. Depuis Janvier, quelques raids avaient eu lieu sur les villes côtières plus au nord, mais l'Allemagne était frustrée de n'être pas encore parvenue au centre de Londres, au cœur de l'Empire britannique. Cambridge approchait, et le halo des lumières de Londres apparut au loin. " Montée à 2500m ", ordonna Mathy.

Mathy commandant de zeppelin Le lieutenant H. Mathy, considéré comme le plus prestigieux commandant de dirigeable durant la première guerre mondiale, dans la nacelle du L 13. Il disparaîtra avec tout l'équipage du L 31, en octobre 1916 sous les coups d'un chasseur britannique, équipé de balles incendiaires.

A 2500m, il se savait hors de portée de la défense anti-aérienne. Celle-ci ne disposant que d'artillerie de campagne, et ses avions étaient actuellement sur le front en France; et  les rares restant en Angleterre étaient de vieux modèles aux main de jeunes pilotes (sans expérience du vol de nuit), ils ne représentait donc pas un grand risque.
Même atteint par un obus, cela n'aurait eu pour résultat que de perforer la carène et l'un ballonnet. Hors l'équipage du L 13 pouvait réparer rapidement n'importe quelle déchirure; et combien même une réparation était impossible, le retour était encore faisable,  les ingénieurs ayant pris en compte l'éventualité d'une défaillance totale de plusieurs ballonnets, il en resterait suffisamment pour rentrer à la base.

A l'ordre de Mathy, le préposé avait, dans la cabine de contrôle, tourné rapidement le volant commandant le gouvernail de profondeur. Le L13 se cabra légèrement et entama une ascension régulière. La température de l'air devint glaciale à l'intérieur de la cabine non chauffée. Les hommes frissonnaient malgré leurs vêtements spéciaux garnis de fourrure. Impassible, Heinrich Mathy observait le sol avec ses jumelles, cherchant de nouveaux points de repère. La City se trouvait dans le noir mais il n'eut aucune difficulté à se diriger " Regent's Park était facilement identifiable, Inner Circle était illuminé comme au temps de paix ", devait-il raconter plus tard à un journaliste.
Lorsque le L13 atteignit les faubourgs du nord-est, certains membres de l'équipage pointaient avec excitation des cibles potentielles, mais le commandant calma l'enthousiasme de  ses hommes : " Il en existe de meilleures, Soyez patients !…. " Il arriva bientôt au centre de Londres.

nacelle du LZ38

Illustration, non pas de la nacelle de commandement du L13, mais du LZ 38, en 1915, le commandant Erich Linnarz tient le tuyau acoustique relié à la soute à bombes, en attendant d'être sur l'objectif. Le froid est oublié pour l'instant, mais les vêtements spéciaux n'étaient pas toujours suffisants surtout à haute altitude. Le LZ 38,un Zeppelin de l'armée fut aussi le premier zeppelin à bombarder Londres le 31 mai 1915.

Il était près de 23 heures, lorsque les premières bombes atteignirent leurs cibles et firent leurs premières victimes. Le premier mort fut Henry Combs, employé à la compagnie du gaz de ville de « London Gas light & coke Ltd ». Sans doute se préparait-il à prendre une dernière pinte de bière avant la fermeture, au « Dolphin Pub » …A l'intérieur, la pendule s'arrêta a 22h49, et personne ne fut blessé… Une autre bombe tomba peu après sur un ensemble d'appartements, à l'extrémité de « Portpool Lane. » 
Mathy réalisa que ses bombes légères ne faisaient que peu de dégât, il ordonna donc de préparer une bombe de 300 Kg, la première de cette puissance à être lâchée sur l'Angleterre.

plaque comemorative
Plaque commémorative du bombardement de Londres

Elle explosa peu temps plus tard dans un square appelé « Bartholomew Close ». Charles Henley, pompier de garde, fut projeté par la déflagration hors de son poste. 
Toutes les vitres furent soufflées, les façades endommagées. Notre pompier abasourdi, resta étendu sur le sol, lorsqu'il entendit des enfants l'appeler. Il put même voir, à la lumière des flammes léchant les façades, le cratère fait par la bombe. Ce fut un véritable miracle qu'il s'en sorte vivant.
Loin au dessus, Mathy fut satisfait de la puissance de la nouvelle bombe :  " L'effet de cette bombe de 300 Kg fut dévastateur, une vaste zone de lumière s'évanouit dans son cratère ", dira-t-il plus tard. Le raid approchait de son point culminant…

dirigeable dans la nuitLes faisceaux des projecteurs tâtonnaient le ciel noir. " Il semblait que la ville avait soudainement pris conscience et brandissait ses bras multiples vers la nuit, palpant le ciel pour y déceler le danger qui la menace, nous avions l'impression que ces tentacules voulaient nous tirer vers la destruction " commenta Mathy. 
Enfin, les 26 canons de la défense anti-aérienne ouvrirent le feu sur le dirigeable. Impassible, le lieutenant lâcha plusieurs bombes sur un entrelacs de rue étroites et d'entrepôts au nord de la cathédrale St Paul. Les obus de la DCA éclatant un peu trop près, Mathy fit monter le dirigeable à 3400 m. Son dernier largage avait provoqué un gigantesque incendie au sol. Avant de virer de bord pour renter à la base, le L13 largua ses dernières bombes sur "Liverpool Street Station", touchant deux bus et faisant de nombreuses victimes. Sur la route du retour, le lieutenant Mathy était satisfait. Ce raid était la preuve qu'attendait Peter Strasser, le chef qu'il admirait : les dirigeables pouvaient atteindre les foyers anglais et y porter la destruction en toute impunité.

Pour des nombreux observateurs, il apparaissait que ce que l'on avait un peu imprudemment appelé les " jouets " du Conte Zeppelin étaient devenu une arme effrayante, de terreur et de représailles. On venait d'assister en quelque sorte à l'apparition d'une nouvelle arme : Le bombardier stratégique.

 

 
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